Qu'est-ce que le déterminisme ?

Spinoza explique que tout est déterminé. Cela ne signifie pas que tout est écrit à l'avance, ni que nous sommes des automates soumis à un destin. Non, le déterminisme est le simple constat que chaque chose existe ou arrive en raison de causes qui la déterminent, lesquelles dépendent elles-mêmes d'autres causes, qui dépendent elles-mêmes d'autres causes, qui elles-mêmes… Enfin, vous avez compris.

Sofonisba Anguissola, Partie d'échecs (1555).

En tant qu'êtres humains, nous n'échappons pas aux déterminismes, et ce que nous faisons, pensons et ressentons est également l'aboutissement d'un long enchaînement de causes.

L'illusion de la liberté

Selon Spinoza, qui conteste la notion de libre arbitre, nous sommes à la fois obsédés par la finalité (obtenir quelque chose que l'on désire et qu'on estime nous être utile) et ignorants de la causalité (les causes qui produisent nos désirs et déterminent nos actions). Cette ignorance des causes qui nous déterminent peut nous donner l'illusion d'être libres car, en agissant sans comprendre pourquoi nous agissons ainsi, nous avons l'impression d'avoir fait un choix.

De façon assez troublante, certaines expériences neuroscientifiques ont montré qu'une décision pouvait être partiellement prédite, mieux que le hasard, à partir de l'activité cérébrale plusieurs secondes avant que le sujet rapporte avoir conscience de l'avoir prise.[2]

Ces expériences ne prouvent pas à elles seules l'inexistence du libre arbitre. Elles montrent néanmoins que la conscience que nous avons de décider ne nous donne pas nécessairement accès à tous les processus qui précèdent nos décisions.

L'analogie du jeu d'échecs

Jacques Clément Wagrez, The Chess Players (1900).

Prenons l'exemple d'une partie d'échecs, jeu que Spinoza semblait affectionner[3]. Quand un joueur donne l'échec et mat à son adversaire, on ne peut pas dire que cette victoire était destinée à arriver, encore moins dans les circonstances précises où elle s'est produite.

Pourtant, une fois la partie terminée, on peut la rejouer depuis le début et retracer tout l'enchaînement qui a mené au mat. Le dernier coup n'est pas apparu spontanément : il a été rendu possible par la position précédente, elle-même produite par le coup précédent, et ainsi de suite jusqu'au début de la partie.

Mais cette chaîne ne s'arrête même pas au premier coup. Chacun des choix des joueurs avait lui-même ses causes : ce qu'ils avaient compris de la position, leurs connaissances, leurs habitudes, leur état du moment, etc. Cela ne signifie pas qu'il aurait été possible, au premier coup, de prévoir le dernier. Connaître toutes les causes qui déterminent une partie réelle dépasse largement nos capacités. Notre ignorance de ces causes ne les rend cependant pas inexistantes.

Croire au destin, c'est partir de la fin et se dire qu'elle devait arriver peu importe ce qui se passe avant. Comprendre le déterminisme, c'est partir de la plus ancienne cause retraçable et voir comment elle a débouché sur d'autres causes qui ont successivement mené à tel ou tel résultat.

Le dernier coup n'était donc pas inscrit dans le premier comme une destination que la partie devait atteindre. Il est le résultat de tout ce qui s'est produit entre les deux.

Moritz Retzsch, Les Joueurs d'échecs (1831).

Quel impact sur nos affects ?

La conscience des déterminismes est cruciale, car nous sommes davantage affectés par une chose lorsque nous l'imaginons comme libre. En d'autres termes, l'acte d'une personne nous affecte d'autant plus que nous imaginons qu'elle aurait librement pu agir autrement.

Lorsque nous comprenons la succession des faits qui ont mené nécessairement à tel résultat, nous en pâtissons moins.

Honoré Daumier, Joueurs d'échecs (1867).

En effet, ne pas avoir conscience de nos propres déterminismes peut nous amener à éprouver des affects tels que le remords.

Lorsque vous estimez avoir pris une mauvaise décision dans le passé, le déterminisme invite à regarder autrement le reproche que vous vous adressez. Si vous aviez exactement les mêmes dispositions, les mêmes connaissances, le même corps et si les mêmes causes agissaient sur vous, vous agiriez nécessairement de la même manière.

Aujourd'hui, vous imaginez d'autres actions possibles parce que vous n'êtes précisément plus la personne placée dans les mêmes conditions : l'expérience même de cette décision et de ses conséquences fait désormais partie des causes qui vous déterminent. Revenir mille fois dans le passé en conservant rigoureusement les mêmes déterminations ne produirait donc pas mille occasions de choisir autrement : ce serait mille fois la même situation, produisant mille fois le même acte.

Si vous agissiez autrement aujourd'hui, ce ne serait pas la preuve que vous étiez libre hier : ce serait peut-être simplement la preuve que vous avez changé.

École caravagesque, Les Joueurs d'échecs (1610).

De même, ne pas percevoir que les autres sont tout aussi déterminés que nous le sommes nous fait éprouver divers affects à leur encontre, tels que la colère. Or, pour Spinoza, les affects humains sont des phénomènes naturels comme les autres : nous aimons, haïssons, envions ou faisons preuve de cruauté aussi naturellement que l'air se réchauffe, se refroidit ou produit des tempêtes suivant certaines causes.

Lorsque la foudre tombe, nous n'accusons pas la nature d'être malintentionnée, car nous savons que ce phénomène s'explique par un enchaînement de causes qui ne relève pas d'une volonté.

Pourtant, quand nous considérons les humains, nous imaginons qu'ils sont libres, et parce que nous ne percevons pas clairement les causes qui les ont poussés à agir, nous pensons que leurs actes sont délibérés et donc soit vertueux, soit vicieux selon le cas.

Un exercice simple permet d'introduire la conscience des causes dans notre réflexion.

L'analyse rétrograde

Aux échecs, il existe des problèmes dits d'analyse rétrograde. Au lieu de chercher ce qui doit arriver après une position donnée, on cherche à reconstituer ce qui a dû arriver avant pour que cette position soit possible.

John MacDonald Aiken, The Chess Problem (1922).

On peut appliquer le même raisonnement à nos affects : partir de ce que nous éprouvons maintenant et remonter progressivement la chaîne des causes qui a rendu cet état possible.

Il ne s'agit pas de retrouver une hypothétique « cause première », mais de remplacer progressivement l'impression d'un événement arbitraire par la compréhension d'un enchaînement.

L'objectif de « remonter la chaîne des causalités » n'est pas de conclure fatalistement « je ne contrôle rien, donc à quoi bon ? ». Au contraire, comprendre davantage les causes qui nous déterminent fait précisément partie du passage d'une détermination subie à une activité plus grande.

Cet exercice est complémentaire des cinq remèdes aux passions tristes que propose Spinoza.

  1. [1] Spinoza, Éthique, I, Appendice (trad. Bernard Pautrat, Seuil, 2010, p. 83).
  2. [2] Chun Siong Soon et al., Unconscious determinants of free decisions in the human brain, Nature Neuroscience, mai 2008. nature.com.
  3. [3] Dan Taylor, Spinoza and the Politics of Freedom, Edinburgh University Press, 2021, p. 126.
  4. [4] Spinoza, Éthique, V, Proposition V, Démonstration (trad. Bernard Pautrat, Seuil, 2010, p. 511).
  5. [5] Spinoza, Éthique, V, Proposition VI (trad. Bernard Pautrat, Seuil, 2010, p. 511).