La méthode Spinoza
Si nous regardons le monde à travers des lunettes non adaptées, il nous apparaîtra déformé. Cependant, la myopie ne définit pas les contours du monde. Elle ne définit que les limites de notre regard. Les choses ne deviennent pas floues parce que nous les voyons mal. Elles restent ce qu'elles sont.
Il en va de même de nos émotions. Si nous en ignorons les causes, notre imagination les reconstitue à sa manière : elle simplifie, exagère, isole une seule cause ou attribue aux choses des pouvoirs qu'elles n'ont pas.
La philosophie de Spinoza ne prétend pas changer le monde. Elle propose de polir les lentilles à travers lesquelles nous le regardons, pour remplacer le flou par la netteté.
Le parallèle est d'autant plus amusant que Spinoza lui-même fabriquait et polissait des verres de lunettes pour gagner son pain.
Mais concrètement, comment rendre claire l'idée que nous avons d'une passion ?
Dans la 5e partie de l'Éthique, Spinoza propose cinq remèdes aux passions tristes, cinq façons de polir nos verres.
1er remède : Comprendre les affects

Une passion est une chose que nous comprenons mal. Selon le philosophe, parvenir à en développer une réelle compréhension peut suffire seul à atténuer nos affects de colère, de honte ou encore de jalousie.
La méthode de Spinoza consiste donc à remplacer progressivement notre imagination confuse par une connaissance plus précise des causes.
Comprendre un affect ne le fait pas disparaître par magie. Mais, selon Spinoza, une idée plus adéquate est déjà une manière d'être moins passif face à lui.
Alors comment acquérir cette fameuse connaissance des affects ?
Dans la troisième partie de l'Éthique, Spinoza s'efforce de définir et expliquer les principaux affects. C'est ce corpus de 48 définitions qui constitue la source première de cette connaissance.
La bonne nouvelle est que nous les avons réunies ici-même, disséminées derrière chaque tableau de la galerie.
Toute explication et toute analogie participent à la compréhension des affects. Parcourir ce cabinet de curiosités, c'est donc déjà mettre en œuvre le premier remède proposé par Spinoza.

Vous pouvez étudier les affects à votre rythme, en commençant par ceux qui vous parlent le plus.
Ce premier remède est le plus important des cinq : s'il ne fallait en garder qu'un, ce serait celui-ci.
Les quatre autres ne le remplacent pas ; ils le mettent en pratique. Plus vous connaîtrez les affects avant de les éprouver, plus il vous sera naturel de les reconnaître lorsqu'ils surgiront.
2e remède : La dissociation
Un affect (que ce soit de la haine, de la colère ou de l'amour) ne vient jamais seul. Il est toujours accompagné par défaut de la représentation de ce que nous imaginons être la cause de cette passion.
Par exemple, nous ressentons un sentiment de honte, aussitôt nous pensons à la situation ou la personne que nous jugeons responsable de cet affect. Nous éprouvons de l'amour et en même temps nous pensons à la personne que nous imaginons en être la source.
Le deuxième remède de Spinoza repose sur l'idée que nous pouvons rompre cette association et remplacer l'idée confuse de la cause extérieure par quelque chose de plus clair.
Selon le philosophe, briser ce lien participe à atténuer l'affect.

Pour prendre une image très contemporaine, imaginons un casque Bluetooth. La première fois qu'il est utilisé, il s'appaire avec un téléphone, puis finit par s'y connecter automatiquement.
Nos affects, comme ce casque, s'associent par défaut à l'idée d'une cause extérieure, mais cette connexion n'est pas exclusive et nous pouvons les appairer avec un nouvel appareil pour entendre une autre musique.
La question est : par quoi remplacer l'idée de la cause extérieure ?
C'est là que le premier remède se révèle indispensable, car ce à quoi vont se réassocier nos affects, c'est précisément la connaissance même de ces affects (leurs définitions et explications que nous aurons méditées et intégrées).
Sans ces deux premiers remèdes, subir un affect ressemble à peu près à ceci :
- J'éprouve quelque chose de vague (un malaise, un mal-être, une rage envers moi-même ou quelqu'un d'autre).
- Je pense en même temps à la personne, la chose ou la situation que j'imagine être la cause de cet affect.
- Cette passion persiste et est entretenue par l'idée de cette cause extérieure.
Après avoir travaillé sur les affects :
- J'éprouve quelque chose de confus.
- Comme j'ai étudié les définitions des affects, je parviens à reconnaître celui que je ressens et à mettre un nom précis dessus : c'est de la honte, de la haine, etc. Nommer un affect ne consiste pas seulement à lui coller une étiquette. C'est commencer à le regarder comme un phénomène que l'on peut comprendre, plutôt que comme une fatalité que l'on subit.
- Aussitôt, je repense à ce que je connais de cet affect : sa définition, son explication… Il ne s'agit pas de réciter une leçon mais de se rappeler ce qu'on a fait l'effort de comprendre réellement.
- La conséquence directe de cet éclaircissement est une atténuation de l'affect qui me faisait souffrir.
Notez que dans le deuxième exemple, l'idée de la cause extérieure (la personne ou situation à l'origine de l'affect) n'est plus du tout sur le devant de la scène. La dissociation et la réassociation ont fonctionné.

Ce travail peut sembler intimidant, mais en réalité il n'y a pas besoin de tout retenir ni de mémoriser les 48 affects pour en tirer profit. Selon Spinoza, le simple fait de comprendre quelque chose est source de joie. Ainsi, le moindre affect que vous cernerez plus distinctement sera déjà un progrès significatif.
3e remède : Décomposer les causes

Le troisième remède part du constat que lorsque nous contemplons un affect, nous nous focalisons souvent sur une seule cause extérieure. Or, les causes sont généralement multiples. D'autre part, quand nous attribuons une cause unique à un affect, cela renforce son pouvoir sur nous, car cette cause devient un bloc indivisible et difficile à dissoudre.
L'idée est donc de voir au-delà de la première cause évidente et de prendre conscience de la multiplicité des causes qui alimentent notre affect.
Pour prendre une analogie culinaire, si vous cuisinez un fondant, le chocolat se dissoudra plus facilement si vous le cassez d'abord en plusieurs petits morceaux.

C'est la même chose avec les affects : la grandeur de notre passion est proportionnelle à celle de sa cause supposée. Si nous pensons que notre émotion est due exclusivement à ce que nous inspire telle personne, alors cet affect, de haine ou d'amour par exemple, sera immense. Mais si nous décidons de mettre ce bloc en morceaux, alors la haine elle aussi sera mise en miettes.
Plutôt que de penser : « Je suis triste à cause de cette personne », dites-vous plutôt : « Je suis triste à cause d'un ensemble de raisons dont l'une d'entre elle est la pensée de cette personne ».
Puis énumérez ces différentes raisons. N'y a-t-il pas d'autres facteurs qui vous attristent mais qui, parce que vous n'avez pas su les identifier clairement, se sont agglutinés à la cause principale ?
Par exemple, si votre affect est du remords, repensez à la situation qui l'a vu naître et demandez-vous : est-ce la chose que vous avez faite qui vous fait souffrir, ou est-ce la conséquence de cette chose ? Aurait-il été possible que vous ne vous en vouliez pas de l'avoir faite si le résultat avait été différent ? Que s'est-il alors produit qui a fait que vous avez ensuite regretté cet acte ou ce propos ? La réaction de quelqu'un ? Le fait de vous êtes être senti jugé ?
Faites la liste de tous les facteurs qui ont contribué à votre remords, au-delà de l'acte en lui-même.
Si votre affect est de l'amour, posez-vous ces questions : aimez-vous cette personne parce qu'elle vous aime, par sentiment de réciprocité ? Cet être est-il associé pour vous à un lieu, une situation, une activité que vous aimez, de telle sorte que l'un a déteint sur l'autre ? Cette personne ressemble-t-elle à quelqu'un que vous avez déjà aimé ?
Faites la liste de tous les facteurs qui ont pu contribuer à votre passion.
Exercice
Quelles autres causes peuvent expliquer votre affect ?
…
…
…
4e remède : Le temps

Ce remède est le plus simple des cinq puisqu'il s'applique de lui-même… à condition d'avoir pratiqué les précédents.
Selon Spinoza, avec le temps, les idées confuses (les passions tristes) s'estompent faces aux idées distinctes liées à leur compréhension.[4] Mais encore faut-il que l'on se soit au préalable constitué une bibliothèque mentale d'idées distinctes : c'est ce qu'offre le premier remède.
On pourrait comparer le travail sur les affects à celui d'un boulanger : comprendre une passion est comme pétrir une pâte (au début, les choses manquent de consistance, puis elle deviennent plus saisissables). La décomposition des causes est la séparation de la pâte en plusieurs pâtons. Enfin, le temps est la levée.
La levée est un repos actif qui présuppose que la pâte ait été travaillée en amont : patienter devant un sachet de farine ne l'a jamais miraculeusement changé en pain.
De même, le temps ne transforme pas à lui seul une passion triste : il laisse agir le travail de compréhension qui l'a précédé.
5e remède : La visualisation

Ce dernier remède est le plus introspectif des cinq. Il consiste à se représenter par avance les situations dans lesquelles nous sommes habituellement dominés par une passion triste, puis à les associer aux idées plus adéquates que nous avons acquises grâce aux remèdes précédents.
S'exercer régulièrement limite les chances de réagir automatiquement sous l'emprise d'un affect tel que la peur ou la colère.
Une chose pouvant aider à mieux anticiper une situation propice aux passions tristes, est de mettre en lumière la pluralité des affects en présence, sans être obnubilé uniquement par ceux qui nous accablent.
En effet, selon Spinoza, aucune rencontre n'est entièrement réductible à ce qui nous attriste. Même dans une situation difficile, d'autres aspects peuvent accroître notre puissance d'agir.[5]
J'ai pour illustrer cela un exemple personnel.
À quelques jours d'un examen de piano qui m'angoissait par crainte de l'échec, ma professeure m'avait simplement suggéré de me focaliser sur ces choses :
- J'allais avoir l'occasion, pour une vingtaine de minutes, de faire exactement ce que j'aimais : jouer du piano et de la musique.
- J'aurais l'opportunité de jouer sur un bon piano à queue, meilleur que les instruments sur lesquels je pratiquais habituellement.
- Je jouerais dans une salle dotée d'une belle acoustique.
Tout cela était parfaitement juste. Elle ne cherchait pas à me convaincre que l'examen serait agréable. Elle m'a simplement rappelé que ce que je redoutais n'était pas la seule réalité de cette situation. Celle-ci contenait également d'autres aspects, que mon inquiétude avait relégués à l'arrière-plan.
Les jours qui ont précédé mon examen, je me suis habitué à associer mentalement cet examen à ces différents aspects.
Le jour J, je me suis souvenu de ces choses qui avaient régulièrement occupées mon esprit et j'ai pu constater que ma crainte, sans être totalement annihilée, était beaucoup moins grande que ce à quoi je m'attendais.
Plus généralement, tout pianiste de concert, pratique d'une certaine manière cette visualisation : il anticipe les passages où il risque de se laisser déstabiliser, il les décortique, les travaille lentement, s'assure de bien comprendre ce qui se passe dans chaque mesure, autant sur la partition que dans ses gestes.
Le jour du récital, il arrive à bien exécuter le morceau car il a anticipé la situation.
Bien sûr, il se peut qu'il fasse malgré tout une ou deux erreurs, mais plus il se sera exercé avec l'esprit alerte, moins cela aura de chance d'arriver. Et quelques fausses notes n'ont jamais gâché un concert.
La visualisation spinoziste ne consiste donc pas à nier l'émotion, mais à préparer notre regard avant qu'elle ne s'impose.
Conclusion
Les cinq remèdes pourraient être résumés ainsi :
- J'apprends.
- Je reconnais.
- Je décompose.
- Je laisse mûrir.
- Je m'entraîne.
Aucun de ces remèdes ne promet de ne plus jamais éprouver de passions tristes. Leur ambition est plus modeste, mais peut-être plus réaliste : apprendre peu à peu à moins les subir.
Pour commencer ce travail philosophique, vous pouvez dès maintenant aller sur la galerie et découvrir les principaux affects en cliquant sur le tableau de votre choix. Vous pourrez alors appliquer le premier remède de Spinoza qui, vous le savez désormais, est la connaissance vraie des affects.
En complément de la méthode Spinoza, prendre conscience du déterminisme peut aider à moins pâtir des passions tristes. En effet, selon le philosophe, tout est déterminé, c'est-à-dire issu de causes antérieures.
