Désir, Joie et Tristesse

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Pourquoi certaines rencontres nous donnent-elles de l'énergie, tandis que d'autres semblent nous épuiser ? Pour répondre à cette question, Spinoza explore la notion d'affects, c'est-à-dire les mouvements qui orientent notre vie intérieure.

Qu'est-ce qu'un affect ?

Un affect (ou « passion de l'âme »[2]) est un changement intérieur qui influence à la fois ce que nous ressentons, ce à quoi nous pensons et ce que nous faisons.

Parmi les affects, on trouve notamment ce que nous appelons aujourd'hui des « émotions », comme l'amour, la haine, la colère ou l'espoir.

Lorsque nous éprouvons un affect, nous ne comprenons généralement que très imparfaitement les causes qui le produisent.

Spinoza, dans la troisième partie de l'Éthique, définit 48 passions, mais cette liste n'a pas vocation à être exhaustive. Beaucoup d'autres affects peuvent être compris comme des variantes, des combinaisons ou des degrés de ceux qu'il décrit.

Désir, Joie et Tristesse

Mark Rothko — Yellow, Red and Blue (1953)

En peinture, il existe trois couleurs primaires : le jaune, le rouge et le bleu. Celles-ci peuvent se combiner pour former des couleurs secondaires. Ainsi, le jaune et le bleu donnent du vert ; le bleu et le rouge produisent du violet.

Les couleurs secondaires ne sont donc pas des couleurs isolées : elles résultent de mélanges des couleurs primaires.

De la même manière, Spinoza ne considère pas les affects comme une multitude d'émotions indépendantes. Il pense qu'ils peuvent tous être ramenés à trois affects primitifs : le désir, la joie et la tristesse[3].
Par exemple, la haine dérive de la tristesse, et la colère est de la haine associée au désir (celui de nuire à l'objet de notre haine).

Le Désir

Le Désir (Cupiditas) est le plus fondamental des affects primaires. Il ne doit pas être confondu avec ce que Spinoza nomme Libido (la Luxure). La Cupiditas, en effet, n'est pas un désir spécifiquement sensuel, mais plus généralement un élan qui nous pousse vers une action.

John Waterhouse — Lady of Shalott (1888)

Imaginez un voilier. Le vent est le désir capable de le mouvoir. Sans brise, ce sont les courants (les passions de l'âme) qui le font dériver. Lorsque le bateau dérive, certes il se déplace, mais aléatoirement selon là où son environnement l'entraîne. C'est pourquoi les affects s'appellent aussi des « passions » : elles nous laissent passifs et nous les subissons.

Cependant, même avec du vent, le bateau se déplacera sans cap s'il n'a pas de gouvernail pour l'orienter.

Ce gouvernail, pour Spinoza, c'est la compréhension des affects. De fait, selon le philosophe, à mesure que nous comprenons davantage les causes de nos passions, notre manière d'agir dépend de moins en moins de ces seules passions et de plus en plus de cette intelligence. C'est tout le projet de l'Éthique de nous aider à mieux saisir nos affects pour moins les subir.

Bien sûr, le gouvernail ne permet pas de choisir librement n'importe quelle direction : il ne supprime ni les vagues, ni le vent, ni les courants. Il permet simplement de ne plus leur abandonner entièrement notre trajectoire.

Reste à comprendre pourquoi certains affects semblent augmenter notre puissance d'agir tandis que d'autres la diminuent. C'est précisément le rôle de la joie et de la tristesse.

Joie, Tristesse et Perfection

La joie (Lætitia) et la tristesse (Tristitia) sont les deux derniers affects primaires, et ils sont intimement liés à la notion de perfection.

Aujourd'hui, « perfection » est synonyme d'absence de défauts, mais ce n'est pas dans ce sens que Spinoza l'entend.

Qu'est-ce que la perfection dans ce cas ?

Mikalojus Čiurlionis — Sonata No. 5 (Sonata of the Sea). Allegro (1908)

Pour Spinoza, chaque chose est parfaite en tant qu'elle est ce qu'elle est. Elle exprime la nature qui est la sienne.
Ainsi, un triangle n'est pas un « mauvais cercle », pas plus qu'un chat est un « chien raté ». Ils sont simplement ce qu'ils sont.
Et cela vaut aussi pour nous.
Le problème apparaît lorsque nous inventons un modèle imaginaire. Par exemple : le corps parfait, le parent parfait, la situation parfaite, etc.
Nous comparons ensuite la réalité à ce modèle fictif, et appelons « imperfection » l'écart entre la réalité et notre imagination.
Lorsque je dis : « Je suis imparfait », Spinoza pourrait répondre : par rapport à quel modèle ?
Ce dernier n'existe généralement nulle part dans la nature : il a été fabriqué par notre imagination, notre éducation, la société, etc.

Pour Spinoza, l'imperfection n'existe pas puisque, tout étant déterminé, les choses ne pourraient être autrement que ce qu'elles sont.

Mais la joie et la tristesse dans tout ça ?

Mikalojus Čiurlionis — Sonata No. 5 (Sonata of the Sea). Andante (1908)

Imaginez la mer. À marée haute, elle recouvre davantage de rivage ; à marée basse, elle se retire. Nous disons alors qu'elle est « plus » ou « moins » haute. Pourtant, personne n'en conclut que la mer est devenue une meilleure ou une moins bonne mer.

Si la mer représente la perfection, la marée basse est la tristesse, et la marée haute la joie.
En effet, chez Spinoza, joie et tristesse fonctionnent de manière comparable à la marée. Elles ne changent pas ce que nous sommes ; elles modifient la puissance avec laquelle nous existons et agissons.
La tristesse ne vous rend pas « moins vous-même », pas plus que la marée basse ne rend la mer moins mer. Elle diminue seulement, pour un temps, la puissance avec laquelle vous pouvez agir.
Mais contrairement à la marée, cette variation n'obéit pas à un cycle naturel. Elle dépend des rencontres que nous faisons et de la manière dont nous les comprenons.

Mikalojus Čiurlionis — Sonata No. 5 (Sonata of the Sea). Finale (1908)

Ainsi, l'Éthique propose une cartographie des affects pour naviguer plus facilement entre nos passions sans nous perdre en mer.

  1. [1] Spinoza, Éthique, III, Définition générale des affects (trad. Bernard Pautrat, Seuil, 2010, p. 347).
  2. [2] Idem.
  3. [3] Spinoza, Éthique, III, Proposition LIX, Démonstration (trad. Bernard Pautrat, Seuil, 2010, p. 315).
  4. [4] Spinoza, Éthique, III, Définition des affects (trad. Bernard Pautrat, Seuil, 2010, p. 319).
  5. [5] Spinoza, Éthique, III, Définition des affects (trad. Bernard Pautrat, Seuil, 2010, p. 321).
  6. [6] Idem.